septembre 6, 2023

« Iannis Roder et la laïcité : contre-vérité falsifiant la loi de 1905 », la réponse de Jean Baubérot sur Médiapart

Plusieurs personnes favorables à l’interdiction de l’abaya se sont référées à la loi de 1905 séparant les Eglises et l’Etat. Cela a été le cas, notamment, du maire PS de Saint-Nazaire et, surtout, de Iannis Roder (Le Monde 5 septembre), prof d’histoire-géo et membre du Conseil des Sages, chargé de conseiller le ministre en matière de laïcité. Or si chacun·e a, naturellement, le droit d’avoir sa propre position et de la défendre, se réclamer de la loi de 1905 pour cautionner une telle mesure n’est rien moins qu’une véritable fake-news. Cela constitue une grave « atteinte à la laïcité » car celle-ci suppose de ne pas énoncer des propos qui sont à l’histoire ce que le créationnisme est aux sciences de la vie.

   Lors des débats parlementaires de 1905 la question du vêtement fut abordée sous l’angle du « costume ecclésiastique », en fait, de la soutane, longue « robe » noire portée par les prêtres catholiques. En 1802, Napoléon leur avait prescrit de se vêtir « à la française et en noir », mais progressivement la soutane fut de nouveau adoptée, notamment lors du développement de l’ultramontanisme, forme de catholicisme pourfendant les idéaux de la Révolution française, sans que le pouvoir politique, quel que soit son orientation, ne sévisse.

   Au début du XXe siècle, cependant, des maires prennent des arrêtés interdisant le port de la soutane dans leur commune, notamment à Houpline, au Kremlin-Bicêtre, à Lyon, Marseille, Montceau-les-Mines, Persan-Beaumont, Villejuif et diverses localités de l’Yonne. Dans d’autres endroits, des « Comités républicains », votent des motions exigeant l’interdiction « sur la voie publique », de cette « affirmation confessionnelle », de ce « vêtement antihygiénique », de cette façon de s’« enjuponner » (d’apparaître femme). 

   A une séance de la Commission préparant le projet de loi, le 28 février, Briand, étonné, indique avoir reçu « quantité de lettres qui ne se préoccupent que de cela. Il semble que la séparation soit toute entière dans le costume. » Selon lui, la loi ne doit pas « interdire à un citoyen de s’habiller de telle ou telle manière ». Il est décidé alors de ne pas légiférer sur ce sujet. 

   Lors du débat parlementaire, le député radical-socialiste de la Drome, Charles Chabert estime, au contraire, « incompréhensible » de faire silence sur cette question d’une « importance extrême ». Il propose un amendement : « Les ministres des différents cultes ne pourront porter un costume ecclésiastique que pendant l’exercice de leurs fonctions ».  Chabert estime anormal que la séparation induise un « privilège » pour ce qui n’est en rien une obligation religieuse : dans des pays où règne la liberté du catholicisme, « notamment en Suisse, en Angleterre, en Amérique », les ecclésiastiques « s’habillent comme tout le monde ». Il rappelle qu’en France, la soutane est liée à la montée de « l’ultramontanisme ».

  Pour le député, ce « costume spécial » constitue « une prédication vivante, un acte permanent de prosélytisme » dans la rue et, à ce titre, porte atteinte à l’ordre public en provoquant « des polémique ardentes ». Cet habit veut faire croire que les prêtres sont « plus que les hommes ». C’est pourquoi, l’interdire en dehors des lieux de culte n’est en rien une manifestation d’intolérance mais « une œuvre de paix » et « d’humanité ». En effet, la soutane favorise la soumission (en facilitant la surveillance de l’évêque), rend le prêtre « prisonnier de son milieu étroit, […] de sa propre ignorance ». Elle modifie « son allure, son attitude […], sa pensée », et établit « une barrière infranchissable » entre les clercs et la société laïque. Elle est donc « directement opposée à la dignité humaine ». Sans soutane, le prêtre « échappe à son supérieur, s’évade de cette tyrannie monstrueuse de tous les instants ; il s’évade vers le siècle, vers les idées, vers la vie ». 

    Il faut donc interdire la soutane par souci « de la liberté et de la dignité humaines ». Oter sa « robe » au prêtre, lui permet de « respirer, lever la tête, causer avec n’importe qui » et « [libère] son cerveau ». En « l’habillant comme tout le monde », affirme Chabert, faisons de « cet adversaire de la société moderne, un partisan de nos idées, un serviteur du progrès. De ce serf, faisons un homme ». Le député admet que certains prêtres ne veulent pas quitter leur habit, mais, selon lui, « un plus grand nombre d’entre eux -et ce sont les plus intelligents, les plus instruits- attendent avec anxiété cette loi [interdisant le port de la soutane] qui les rendra libres », en les obligeant à ôter « la robe sous laquelle ils se sentent mal à l’aise »

    Il est plausible que Briand, comme citoyen et libre-penseur, partage certains des arguments de son interlocuteur. Mais peut-être estime-t-il également que la question est plus complexe et que, conformément au proverbe, l’habit ne fait pas le moine. Peu importe car, de toute façon, il ne confond pas son opinion personnelle et la laïcité qui, selon la première affirmation de la loi, implique que la « République assure la liberté de conscience ».

    Briand combat donc l’amendement de Chabert. Selon lui, ce serait encourir les reproches « d’intolérance » et même de « ridicule » que « de vouloir par une loi, qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté […], imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements. » Le résultat serait d’ailleurs « plus que problématique » : en effet, la soutane interdite, on peut compter sur « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs » pour créer un « vêtement nouveau » qui permettrait « au passant de distinguer au premier coup d’œil un prêtre de tout autre citoyen ». 

   Dans le quotidien de Jaurès, L’Humanité (18 mars), Briand s’était interrogé : « Qu’est-ce qu’un costume cultuel et comment le définir ? Aujourd’hui c’est une soutane ; demain, ce sera peut-être une longue lévite, ou une jaquette, ou un veston d’une coupe particulière. Du moment où il sera uniformément adopté par les prêtres, ce costume deviendra un costume cultuel. » Avec la séparation, déclare-t-il lors du débat parlementaire, la soutane sera « un vêtement comme un autre ». Autrement dit, commente ironiquement l’historienne Jacqueline Lalouette (Histoire de la libre-pensée en France, Paris, 1997, p. 332), on ne peut « l’interdire à personne, pas même aux ministres du culte. »

  L’amendement (…)

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